Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Quartiers Pirates

N'importe quoi mais culturel, sexy, ou drôle, ou les trois

La fumeuse

Premier jour de vrai printemps.
Elle fume.

Songeuse.
Longs fuseaux de soie noire, robe de tulle, caraco de dentelle, épaules nues.
Une jolie terrasse.
Un morceau de trottoir en mouchoir de poche, une seule table, deux chaises, deux platanes de chaque côté.
Nappe vichy.
Un verre d’un liquide vert devant elle.
Ombre, lumière.
Chaleur légère.
Elle dessine, d’un souffle, une ligne de fumée gracile qui file aux cieux.
Les passants, les passantes, n’ont qu’une bande étroite pour se faufiler entre tables et rue.
Elle aime cette proximité furtive.
Elle rêve, observant le ciel qui ne contient qu’un nuage attardé.
Trois voitures défilent comme à la parade. Pilules de métal brillantes, lentes, opaques.
Puis le silence retombe.
Là-bas, une grosse femme traine, à gros soupirs, un caddy à fleurs.
Elle s’éloigne en ahanant.
Un moment s’effile.
Un clappement de pieds réguliers.
Une silhouette haute, massive. Grands pas efficaces, mallette de cuir, costume sans cravate.
Un cylindre blanc accroché aux lèvres, un geste machinal, esthétique, un nuage bleuté autour du visage.
Qu’il a beau.
Locomotive.
Malicieuse, elle sourit de cette image d’une machine de métal lancée sur des rails.
Elle décroise les jambes, avance un escarpin au milieu du passage.
Tout à ses pensées, il ne voit le pied qu’au dernier moment, s’arrête brutalement, tourne la tête, un pli creusé au milieu du front.

‒ Eh, dites-donc !

‒ Vous auriez du feu ?

Ses yeux s’écarquillent, sa bouche descend, le pli disparait. Il n’en revient pas.
Cueilli.

‒ Mais ? Votre cigarette est déjà allumée !

‒ Ah oui tiens, c’est vrai. Eh bien réglons ce malentendu sans attendre.

Et, froidement, elle écrase dans le cendrier le tube de tabac à peine entamé. Elle cherche dans son sac, sort un paquet de menthols, en pose une nouvelle au creux de ses lèvres carminée.

‒ Voilà qui est mieux. Reprenons… Vous avez du feu ?

Il allonge un sourire. Ce culot !
Il prend le temps de fouiller dans sa poche, sort un briquet chromé.
Elle ne bouge pas.
Ses yeux dans les siens.

‒ Non, merci, je ne prends pas de ce feu là, je ne veux que du cigarette à cigarette.

Il a compris, se penche, tend son visage vers le sien.

‒ Vous alors !

Elle se penche à son tour.

‒ Vous n’êtes pas marié j’espère ?

‒ Jamais.

‒ Alors, vous avez certainement quelques minutes à accorder à une célibataire aussi invétérée que vous.

‒ Euh…

‒ Quel est votre métier ?

Sans y prendre garde, il reprend son ton professionnel.

‒ Gestionnaire de patrimoine.

‒ Cela tombe bien, j’ai justement un patrimoine dont je voudrais que nous parlions.

Il en rit, prend place sur la seconde chaise.

‒ Commandez ce que vous voulez. Pour cette première fois, c’est moi qui vous invite. Et n’hésitez pas, bleu, rouge, noir, orange ou même vert, je ne suis ni sectaire ni raciste.

Le nuage, au dessus d’eux, semble rigoler.
Ces nuages !
Toujours l’esprit mal placé.

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article