Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Quartiers Pirates

N'importe quoi mais culturel, sexy, ou drôle, ou les trois

La femme masquée

Elle entre, masquée comme à son habitude, un loup vénitien sombre qui lui fait des yeux d’amande, une bouche de coquelicot rouge.
Au moment où elle entre, toute la salle se tait. Les barmans cessent de remplir les verres, bloquent la pompe à bière, les conversations se figent, l’orchestre s’immobilise comme accroché à la dernière note.

Le silence.
Troublé simplement d’un froissement d’étoffe, d’une main qui se pose, d’un verre que, délicatement, on réinstalle sur le bock.
Elle traverse la scène de ce pas qu’on lui connaît à cœur, de cette démarche qui n’appartient qu’à elle, lente, sensuelle, fluide.
Une danse.
Elle porte une vapeur de mousseline sur des dessous noirs, un caraco de dentelle, un décolleté offrant les seins blancs presque intégralement dévoilés. Elle avance sur des chaussures graphiques, simples et sombres, talons immenses en lames fines.
Elle traverse la scène puis soudain s’immobilise, droite, longue sur ses jambes de nylon noir.
Les respirations se font rares, les bouches s’assèchent, les yeux s’étirent.
Elle s’assied, comme une libellule se glisse au bout d’un brin d’herbe, sur un haut tabouret aux pieds déliés.
Elle nous regarde. Chacun croit que c’est pour lui.

‒ Bonsoir.

Elle pose ses mains sur ses jambes, remonte sur les cuisses.

‒ Ce soir, j’ai décidé de vous faire une faveur qu’on me demande depuis longtemps.

Elle remonte jusqu’à la taille, s’attarde sur les hanches.

‒ Une immense faveur car je vous aime beaucoup et veux vous faire plaisir.

Ses doigts souples comme des lianes envisagent la rondeur des seins, s’attardent sur la blancheur du cou.

‒ Vous qui venez chaque soir, mais peut-être serez-vous déçus.

Elle caresse sa bouche.
On entendrait le battement d’une aile de papillon.

‒ Je vais… enlever… mon masque, pour vous.

Un sourire s’effile sur ses lèvres vernies.
Elle pince de deux ongles brillants le morceau de tissu, se balance un instant dans une posture amusée qu’ils n’oublieront plus.

L’enlève d’un seul geste.
Et disparait.
Le masque glisse sur le vide frôle le bord de bois du tabouret puis se pose à terre dans un dernier vol léger. Le calme est si total que l’on perçoit le glissando de la soie sur le bois du parquet.
Un long moment s’étire avant que tous ne reprennent leur souffle.
Puis, soudain, comme une vague de plaisir, les applaudissements explosent, l’orchestre clame un air de jazz, les pompes à bières, les rires et la vie reprennent.
Et moi, j’attrape le voile de tulle qui flottait dans l’air, en respire un instant la sublime fragrance, puis le glisse dans ma poche en voleur farouche.
Et souris.

Photo : Alcina Aubade

 

 

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article