Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Quartiers Pirates

N'importe quoi mais culturel, sexy, ou drôle, ou les trois

Décalage

Fabien avance à pas tranquilles, s’arrête, se retourne, écarte les bras.

‒ Tu vois cette place ?

Denis s’arrête à son tour. Lent panoramique.
Oui, il voit cette place qu’il ne connaissait pas… Quelques platanes courbes dressés vers le ciel, une fontaine ancienne à volutes de bronze, deux bancs aux longues barres de bois sur une armature de fonte, un terrain de boules, des maisons de pierres blanches, des fenêtres hautes, de courts balcons de fer forgé accrochés aux façades, une place tranquille, silencieuse en ce début de printemps où les ombres s’allongent dans le soir qui descend.

‒ J’y étais la semaine dernière… par hasard. Je me promenais, à peu près à cette heure, j’ai débouché sur cet endroit.

‒ Et ?

Denis connait son Fabien par cœur, vieil ami d’enfance, vieux conteur d’histoires plus abracadabrantes les unes que les autres.

‒ La lumière était différente. A la fois plus sombre et en même temps plus claire. Les arbres plus courts et là il y avait un café, « Chez Pierrot ».

‒ Original.

‒ Ce n’est pas tout, ici il y avait un commerce d’un peu de tout, genre bazar tu vois, et plus loin, un maréchal ferrant, juste sous ce porche.

‒ Un maréchal ferrant ?

‒ C’était marqué sur son enseigne et puis j’entendais les coups de marteaux et je voyais la queue d’un cheval. Mais attends, je continue. Je suis entré dans le café. Sombre, étroit, plusieurs tables rondes alignées le long d’un grand miroir, au fond le comptoir et puis une porte ouverte sur une cuisine. Des odeurs étonnantes, mélange d’encaustique, de vin, d’alcool, de soupe aux choux et de pétrole avec, peut-être, une légère fragrance ancienne.

‒ Pas terrible !

‒ Charmant au contraire. Je me suis assis. Il y avait une femme, très jolie, qui lisait un journal étalé sur la table devant elle.

Ah bon ! Il y a toujours une jolie femme dans les histoires de Fabien. Denis l’attendait, content de l’avoir enfin rencontrée.

‒ J’ai commandé un café. Il était bon. Au bout d’un temps elle a levé le nez. Nous avons pris connaissance, découvert que nous avions pas mal de points communs, je lui ai payé un deuxième café. En sortant il faisait nuit, je savais qu’elle s’appelait Hortense et nous nous sommes fixé rendez-vous pour le lendemain même heure.

Tout à fait les histoires de Fabien. Il n’en fait jamais d’autres et le pire, c’est que, plusieurs fois, il a présenté ses rencontres à Denis. Où s’arrête l’affabulation chez cet homme-là, où commence le réel, comment savoir ?

‒ Tu me la présenteras ?

‒ Pas sûr car le lendemain je suis revenu sur cette place et voilà ! Comme tu vois, plus de café, plus de maréchal ferrant, plus d’Hortense ! Incroyable ! Impossible !

‒ Une autre place ?

‒ C’est ce que j’ai cherché, mais non. Puis j’ai eu une autre idée, j’ai cherché à la bibliothèque… et j’ai trouvé. Il y a eu un café « Chez Pierrot » sur cette place jusqu’en 1962, un maréchal ferrant jusqu’en 1951. J’ai donc fouiné dans le journal local des années précédentes et j’ai trouvé.

C’est la photocopie d’un entrefilet, une photo d’une jeune femme brune plutôt chic, celle d’un type à figure de malfrat, trois lignes : « A la suite d’une altercation au bar « Chez Pierrot », Charles Furnial dit Charly les pinceaux  assassine la belle Hortense de Cheverny de trois coups de couteau. Il a été emprisonné à la prison des C… et devrait être jugé prochainement. Ce triste personnage était déjà connu des services de police pour trafic de stupéfiants et plusieurs cambriolages. Ce sera sa troisième condamnation ».

‒ Et c’est bien évidemment ton Hortense ?

‒ Évidemment. D’ailleurs j’ai décidé quelque chose. Le meurtre a eu lieu sur cette place, samedi 8 avril 1938. Samedi prochain, c’est le 8 avril, je reviendrai pour voir.

‒ Voir quoi ?

‒ Pour voir.

‒ Tu veux que je t’accompagne ?

‒ Surtout pas. Rendez-vous ici lundi prochain et je t’en dirai plus. Tiens je te laisse la photocopie, ça te fera un souvenir.

 

Denis avance à pas tranquilles, s’arrête, se retourne, écarte les bras.

‒ Tu vois cette place ? C’est celle dont je t’ai parlé.

Christophe s’arrête à son tour. Lent panoramique. Il est perplexe.
Denis lui tend la photocopie d’un article de presse.
La photo d’un type à figure de malfrat que la police emmène, trois lignes : « A la suite d’une altercation au bar « Chez Pierrot », un jeune homme maitrise Charles Furnial dit Charly les pinceaux  alors qu’il tentait d’assassiner la belle Hortense de Cheverny. Le jeune homme n’aurait qu’une estafilade sans gravité. Charly a été emprisonné à la prison des C… et devrait être jugé prochainement. Ce triste personnage était déjà connu des services de police pour trafic de stupéfiants et plusieurs cambriolages. Ce sera sa troisième condamnation ».
Denis sourit.

‒ C’est tout Fabien, non ?

Christophe sourit à son tour.

‒ Eh oui !

 

 

 

 

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article