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Quartiers Pirates

N'importe quoi mais culturel, sexy, ou drôle, ou les trois

En terrasse

La Souterraine, dans la Creuse.
Lorsque j’ai commencé à écumer la région, le nom plutôt charbonneux, la banlieue commerçante rien moins qu’attirante, m’avaient fait l’éviter. J’ai eu tort. Une fois passée la longue plaine crapoteuse, c’est un bel endroit avec une église originale, une porte ancienne, des rues piétonnes, de belles maisons fortes de pays froid.
Je suis assis en terrasse du café que j’aime bien le « Café Chaud ».
Un lieu sympathique, une déco de vieilles pubs, des couvertures de journaux des années trente, un patron souriant, deux trois clients remarquables, une poignée d’anecdotes à glaner.
Idéal pour un traine latte dans mon genre qui aime croquer de histoires.
Mon voisin, un homme vouté, la cinquantaine avec parka et barbe mal rasée, me lance un sourire discret. Il fume de petits cigares puants qu’il tire d’un paquet « fumer tue ». Il me fait penser aux détectives des polars américains.
Deux tables inoccupées puis un vieil homme devant son café, en pleine lecture du journal local. Du style, de la barbe, des poches sous les yeux.
Une jeune femme passe, il lève le nez, lance à la surprenante.

‒ Alors Mimine, on s’promène.

Elle sourit, envoie en réponse du tac au tac.

‒ J’cause pas aux vieux pervers.

Puis elle vient, justement, discuter le bout de gras. Les gamins qui vont bien, la grand-mère qui ne va pas bien mais comme d’habitude, la vie qui va comme va la vie.
Elle s’éloigne. Je commande une bière au patron, mon voisin lève la main

‒ Tu peux me remettre ça ?

Un vieillard remonte la rue, fatigué, usé, courbé sur une canne pour une marche lente, difficile.
L’autre relève de nouveau le nez,  lance dans un rire.

‒ On laisse sortir les vieillards maintenant ? Tu devrais être chez toi, vieux débris, tu vas te casser ce qui te reste d’os.

‒ T’inquiète. Mes os, j’en ai plus, j’ai juste des douleurs à la place.

Il s’arrête à son tour. La vie est belle, je suis bien.
Une Zoé, courte et blanche, silencieuse, vient se ranger sur l’une des deux places de l’autre côté de la rue. En descendent un, puis deux, puis trois, puis quatre enfants, bruns de poil, ronds, massifs, bien plantés.

Incroyable d’une si petite automobile.
Mais il y a encore la mère, énorme, ventrue, fessue. Elle s’extirpe avec difficulté du véhicule, houspille ses quatre lardons, prend le commandement, et, tous les cinq, en file indienne bien organisée, du plus grand au plus petit, traversent la place étroite, disparaissent chez le photographe qui fait l’angle.
Graphique.
J’aimerais voir les photos.
Un couple débouche d’une ruelle main dans la main. Un homme,  la quarantaine, queue de cheval, grand front, yeux bleus, une veste de cuir marron sur un jean en partie déchiré. Sa compagne, un peu plus jeune, cheveux bruns frisés, duffel-coat de laine grise sur un pantalon indien bleu vif à dessins rouges. Une légère transparente dans le soleil dévoile de jolies jambes.
Ils s’attardent devant l’affiche du film « Johnny English », la commentent.  J’attrape quelques mots. Des anglais.
Ils traversent, n’hésitent qu’à peine, s’assoient à la table la plus proche.
Elle plie sa jambe sous elle dans un geste plein de féminité.
Justement le patron revient, une consommation intéressante en main, une grande tasse, de la crème chantilly qui monte en pyramide. Il la pose, étonnamment, devant mon voisin à cigares.

‒ Bon appétit, Serge.

Serge, goulûment, s’attaque à la montagne blanche, avec de petits gestes gourmands. Je crois voir le môme qu’il était, aux bonnes joues rondes, aux yeux brillants, avec cet appétit dévorant qui lui couvre la figure de crème.
Le patron essuie nos tables d’un chiffon précis, en type qui connait son affaire, installe ma bière sur le sous-bock adapté, puis se lance dans une conversation multilinguistique avec mes voisins.

Le « weather est froid but not too mauvais with sun and pas de nuages, ciel very blue, very.
Et, que désirent Wally and Suzy ?
Un thé, un chocolat et un… elle fait un geste pour montrer, les deux mains à plat l’une sur l’autre, la bouche qui dégouline.
Il a compris.
Pas moi.
Au passage, les deux pépères déconneurs commandent deux noisettes.

‒ Alors les viocs, on s’éclate ?

‒ Va te faire voir espèce de bistroquet de bastringue, tu sais plus ce que c’est qu’la vraie jeunesse !

Ma voisine se penche vers son compagnon, lui fait un baiser à pleine bouche qui dure, qui dure, qui dure.
Silence en terrasse.
Sourire.
Descendant la rue, un nouveau vieillard avance à pas de fourmis, appuyé sur une béquille. Les deux autres l’apostrophent du plus loin qu’ils l’aperçoivent.

‒ Eh, le Bédu, on traîne ses varices ?

‒ T’es pas encore mort, espèce de vieux salingue ?

Le troisième larron se pose à son tour. Ils lancent des vannes de corps de garde comme de vieux gamins qu’ils sont, tout à leur bonheur d’être ensemble.
La commande de ma voisine consiste en un croque-monsieur baveur. Elle commence à picorer, mettant certains morceaux de côté, en grignotant d’autres.
Mais comment peut-on manger une chose pareille ? Son compagnon me jette un regard complice. Geste !
Serge, son café dessert terminé, allume un nouveau petit bâton puant, se remet à la lecture de son quotidien.
De nouveau, ma voisine se tourne vers son amoureux, lui caresse la joue puis l’embrasse encore, encore, encore.
Nouveau silence.
Je croise un éclat de sourire dans l’œil de Serge, les trois pépés sont aux anges.
Sortant de chez le photographe, un puis deux puis trois puis quatre, en ligne, du plus grand au plus petit, suivis de leur maman imposante qui regarde les photos d’identité avec gourmandise.
Ils s’enfournent dans la voiture, j’admire l’exploit.
L’anglaise commande un second chocolat, un second croque-monsieur, le premier n’est plus qu’un tas de miettes.

‒ Alors, c’est maintenant que t’arrive la mère ?

Une vieille dame bien mise, souriante, vient de rejoindre les trois grands-pères. Elle bise les deux copains de son mari. Il ne peut s’empêcher d’ajouter.

‒ Arrêtez de la peloter comme ça, les croulants. Cocu, d’accord, mais dans mon dos, pas en pleine lumière. On a sa dignité.

Ils se marrent.
Ma voisine, entre deux baisers torrides, termine son second croque. Je finis ma bière, me lève. Il est temps d’aller coucher tout ça sur le papier.

Un dernier regard. Les quatre sur la droite, heureux de vivre ;  les deux anglais, leur plaisir d’être ensemble ; le Serge, ses petits cigares, ses cafés desserts ; le patron enfin, accoudé au chambranle,  qui fume une cigarette en regardant tout son monde avec tendresse.
En retournant vers ma voiture, je croise un nouveau pépère poussant un vieux chien devant lui. J’attends la réplique dans mon dos, elle ne manque pas.

‒ Alors le déchet, t’es encore de ce monde, vieux débris ?

Il doit y avoir un nid !

 

 

 

 

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