Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Quartiers Pirates

N'importe quoi mais culturel, sexy, ou drôle, ou les trois

Les escarpins dans l’escalier

Jérôme traverse le boulevard des italiens, longe la terrasse de « La Taverne », son annexe comme il aime à le préciser. Stores rouges,  façade noire et grise, lampadaires ronds. Une brasserie parisienne classique.
Il s’engage dans la rue Taitbout. D’un côté l’enfilade des scooters sur la place de parking, de l’autre l’alignement des huit tables rondes collées au mur, accrochées à des chaises-bancs, complétées de cette invraisemblable barre repose pieds en métal.

Voilà qui est original.
Seulement deux clients, on est en semaine. Un geste à Frédéric, le serveur, de l’autre côté de la vitre. Il doit avoir bientôt fini sa journée lui aussi.
Quelques pas.
Le numéro 3. Juste avant le bar-lounge, « le Barramundi », où il ne pose jamais les pieds. Trop tape à l’œil !
Il lève le nez. Habitude et tendresse. Une maison parisienne, Haussmannienne, belle, confortable.
Content d’arriver chez lui, Jérôme savoure déjà le plateau repas qu’il prendra devant sa télé en célibataire tranquille.
Le code sans y penser, la porte de métal ouvragée qui tourne sans bruit, le hall sombre, la moquette sous les chaussures.
Il prendra l’escalier comme chaque soir. Son instant sportif.
Quatre étages, quatre appartements, le sien tout en haut, avec les balcons.
Troisième marche, une paire de chaussures noires semble l’attendre.
Il se penche. Deux escarpins vernis, l’un posé verticalement l’autre couché, assortis d’un joli bas gris non pas simplement posé mais délicatement agencé.
Trop incroyable pour être vrai.
Personne ne prend jamais l’escalier, il le sait. L’ascenseur est grand, confortable, pratique.
Mise en scène ? Pour qui ? Pour quoi ?
Baste. Aucune importance.
Jérôme repart d’un jarret tranquille.
Premier étage où vivent les Durands. La quarantaine arrivée, deux enfants, le premier à Polytechnique, le second clôturant son lycée d’une terminale  brillante.
Madame Durand ? Non. Trop haut de talon, trop brillants, et puis des bas, à notre époque, elle en rougirait.
Il continue.
Sur la huitième marche, un second bas arrondi en un nid sensuel, sur la dixième, un très joli porte-jarretelles enlaçant la rampe. Non décidément pas vraiment le style de Madame Durand.
De l’imaginer, il sourit.
Au deuxième, le couple « De Lataille ». Cent-soixante-dix ans à eux deux, vieille noblesse, vrai snobisme, principes, rigueur, déplacements difficiles autant intellectuels que physiques.
Pas du tout le genre à fanfrelucher des dentelles dans un escalier.
Un rire silencieux. Il a rarement eu tant de plaisir à gravir cet escalier.
Bien. Continuons.
A la vingtième marche, une robe, pailletée de gris, décolletée, ourlée d’un tulle frissonnant. Terriblement évocatrice comme le caraco qui l’accompagne.
Et toujours cet arrangement subtil qui élimine le hasard.
C’est chez Jean-Charles, comme il s’en doutait sans vouloir l’admettre. L’Adonis vieillissant du troisième a visiblement fait une conquête. Jérôme pensait qu’il s’était rangé des voitures comme on dit, mais après-tout, un retour de flamme.
Et quelle flamme ! 
Il aura trouvé, juste avant la retraite des sens, une dulcinée avec de l’imagination, de l’érotisme. Jérôme espère bien la rencontrer un de ces quatre matins avant qu’elle ne laisse tomber son vieux beau. Car il ne tiendra pas longtemps à ce régime, c’est certain.
Amusé, Jérôme danse presque en tournant le coin de sa partie d’escalier.
Avant de stopper…
Devant un string en dentelle.
Un bustier délicatement ajouré.
Oups !
Une senteur de muscade poivrée lui monte aux narines, d’un coup il revient vingt-cinq ans en arrière.
Vertige.
Une image…
Des fesses nues, si rondes, un tablier blanc, si petit, retenu  par deux brins de tissu, si fins.
Qu’il aimait détacher.
Alors sans plus réfléchir, il fonce, pousse la porte entrebâillée.
Vers sa jeunesse.
Qu’il n’aurait jamais du oublier…

Photo : Alcina Aubade

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article