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Quartiers Pirates

N'importe quoi mais culturel, sexy, ou drôle, ou les trois

Le chien

‒ Je veux un chien ! glapit t’elle de cette voix crispante un ton trop haut.

Raphaël relève le nez.
Lentement.

Il en était au demi-milliard de bénéfices, un moment toujours distrayant dans un compte d’exploitation mais un moment où il convient de ne pas se laisser distraire.
Surtout par une femme…
Qui veut un  chien.
Il déteste les chiens, les chats, les cochons d’Inde, les lapins nains, les hamsters, les souris blanches, les perruches, les pangolins, les moustiques, les vaches, les cochons et leurs couvées.
Il déteste, d’une façon définitive et généralisée, tout animal qu’il soit « de compagnie » ou pas, à poils, à plumes, à écailles ou à quoi que ce soit d’autre.
Il déteste tout ce qui miaule, aboie, hulule ou blatère, et haït les merdes, crottes, bouses, ou fientes qui en sortent le reste du temps.
Pas de ça chez lui !
Il fixe Sofiane - elle s’appelle Sofiane - longuement.
Belle on ne peut pas dire, longues jambes, long cou, longues paupières pour yeux d’absinthe, longs cheveux noirs. Sait s’habiller, se tenir en société, manger comme il faut, aborder n’importe quel sujet en faisant croire qu’elle y connait quelque chose, ne pas ouvrir la bouche à tout bout de champ et troubler suffisamment un interlocuteur pour qu’il puisse, lui, Raphaël, le manipuler facilement.
Impeccable, idéale, mais un chien, non.

‒ Quand tu n’es pas là, ce qui t’arrive souvent, je m’ennuie. Un chien ce serait bien pour me désennuyer.

‒ Je travaille, moi.

‒ C’est ce que je dis. Souvent, longtemps, tout le temps. Aussi, un chien, un beau chien, ce serait l’idéal quand tu n’es pas là. Mieux qu’un amant et beaucoup plus esthétique.

Si elle le prend par les sentiments, elle l’aura voulu.
Il ferme l’ordinateur.

 

Une boutique de luxe… bourrée de bestioles.
Argh !
Raphaël a une envie de fuite au glïnguelïngue de la porte avant de se reprendre. Il en a vu d’autres dans les affaires. Ce ne sont pas quelques individus vaguement poilus qui vont lui ficher la trouille. Ils ont moins de dents que certains humains.
Des chiens, des chats, quelques serpents dans le fond et deux trois espèces plus ou moins envahissantes sur les côtés.
Cerné.
Ne pas s’attarder.
Sofiane, très à l’aise, se précipite vers la vendeuse.

‒ Vous me l’avez gardé comme prévu ?

‒ Bien entendu Madame.

Aïe !
Un guet-apens organisé de longue date.
Sofiane s’avance vers une cage assez grande, un chien sans aucun doute,  un grand avec un nez pointu, velu plus qu’il n’est de coutume.
Raphaël reste en arrière, méfiant.

‒ Qu’est-ce que c’est que ça ?

La vendeuse, qui n’a pas suivi non plus la bourrasque à talons hauts, lui sourit.
Elle a un joli sourire.

‒ C’est un lévrier afghan, une race très à la mode en ce moment, nous en vendons beaucoup.

Une brune, petite mais bien fichue, de l’allure, des yeux noirs, une intelligence malicieuse dans le regard.

‒ Vous aimez les animaux Mademoiselle ?

Elle a l’air un rien embêté, hésite avant de répondre à une question plutôt étrange dans un magasin d’animaux.

‒ Vous voulez une réponse honnête ou commerciale ?

Raphaël s’amuse ce qui ne lui est pas arrivé depuis longtemps. Il fait semblant d’hésiter à son tour.

‒ Prenons des risques, disons… honnête.

‒ Je les hais. Tous ces poils, ces plumes et puis ces odeurs… Brrrr !

Elle frémit des épaules, du dos.
Charmant.
Il adore.

‒ Mais pourquoi en vendre alors ?

‒ On ne choisit pas toujours ce que l’on désire…

Elle n’ajoute pas « C’est la vie ! ». Il la remercie intérieurement.
Sofiane revient, le long bestiau poilu au bout d’une laisse  de satin vert assortie à ses yeux.

‒ Chic, non ? Avec un animal comme celui-ci, non seulement tu me désennuies pour longtemps mais de surcroît, tu ajoutes à ton standing.

‒ Combien ?

Il paie, ils sortent, lui le dernier. Avant de fermer la porte, il tend sa carte.

‒ Seriez-vous libre ce soir, Mademoiselle ?

‒ Essayez toujours.

‒ J’appelle le magasin ?

‒ Demandez Laetitia.

 

Sofiane hurle, attrape vases, lampes, breloques, bibelots et autres diverses choses pour  les jeter à travers la pièce.
Normal !
Le chien, assis sur son séant, lâche de droite et de gauche des regards où l’inquiétude le dispute à l’incrédulité.
Il ne connait pas encore sa maîtresse mais il ne bouge pas d’une oreille.
Stoïque comme seuls peuvent l’être les gens de qualité.
Assis sur l’accoudoir d’un fauteuil, Raphaël admire en connaisseur. Il changerait presque d’avis sur les animaux mais on ne change pas à 48 ans.
Tranquille, cigarette à la main, il attend que la tourmente passe, évitant, d’un déhanché de tête ou d’épaules les  missiles trop proches.
Habitude.
Ce n’est pas la première fois qu’elle lui fait la séquence de la crise de nerfs, il apprécie toujours son rythme comme sa puissance physique. Elle est capable de tenir jusqu’à une heure et trente minutes sans ralentir. Un record.
Pas cette fois.
Il lève la main qui ne tient pas la cigarette, dit d’un ton tranquille.

‒ Stop.

Elle s’immobilise, figée impeccablement dans la position la plus esthétique.

Superbe !

‒ Tu le sais, je le sais, notre relation battait de l’aile depuis un moment. Un chien, voilà un bon prétexte pour rompre avec courtoisie.

Elle vient s’asseoir près de lui.

‒ Tu aurais pu me laisser finir ma crise quand même, tu n’as plus de patience Raphaël. Donne-moi une cigarette.

Elle lance un bouffée de fumée bien ronde vers le plafond.

‒ On se sera bien amusé quand même ?

‒ Tu veux un peu d’argent pour te réinstaller ?

‒ Non, merci, j’ai ce qu’il faut. Et puis j’ai déjà pris mes dispositions avec le lui-disant « Comte de Marienfard ».

‒ Tu sais que j’ai vérifié. Il n’y a jamais eu de comte de Marienchose.

‒ Je sais. Moi aussi j’ai vérifié. M’en fiche. Un escroc, ça me changera de ta vie trop plan-plan avec tes richards chiants, mais chiants.

‒ Oh !

‒ Eh.

Songeurs, ils enlacent vers le plafond deux volutes alanguis.
Sourire complice.

‒ Tu vas sortir avec la vendeuse ?

‒ Si elle m’accepte.

‒ Il n’y a pas photo, c’est gagné. Tu pues tellement le fric, je lui ai vu des yeux-dollars. Elle aussi te changera mais tu vas vite t’ennuyer.

‒ C’est possible.

Elle se lève, prend sa fourrure, agrippe la laisse du chien.

‒ Bon on ne va pas se la jouer mélo. Je t’enverrai Hector pour prendre mes affaires et à bientôt ici ou là dans un salon, un fumoir ou… mieux… un boudoir.

‒ A bientôt.

Avant de sortir, elle attrape le dernier vase encore intact et, d’un seul geste, le lui balance au visage. Surpris, il l’évite de justesse. La pièce de porcelaine rebondit sur son épaule avant d’exploser sur le mur. Il aura une douleur insidieuse pendant huit jours.

‒ Pour le souvenir !

Et dans un dernier jappement, elle claque la porte à faire trembler les vitres de tout le quartier.

 

‒ Allo ?

‒ Salut Laiti !

‒ Salut Sof !

‒ C’est bon, il est cuit, je te l’offre. Cadeau. Il est gentil, dépensier, mais assez coincé, tu t’en lasseras vite.

‒ Un type qui déteste les animaux ne peut pas être totalement mauvais.

‒ Si tu le dis.

‒ Tu vas faire quoi de ton clébard ?

‒ Je vais l’imposer à mon comte de mes deux, ça me fera rire et pas lui.

‒ Ah, ah, ça ne m’étonne pas de toi.

‒ Bon, je coupe sinon Raphaël va trouver la ligne occupée et ce serait dommage. A plus autour d’un verre…

Laetitia n’a pas le temps de reposer le téléphone qu’il sonne.

‒ Allo ?

 

 

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