Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
Quartiers Pirates

N'importe quoi mais culturel, sexy, ou drôle, ou les trois

Le trompe-l’œil

‒ Votre nom, âge, profession.

‒ Gustave Ennsbrock, vingt ans, bijoutier et graveur. Mais je vous les ai déjà donnés, je crois.

‒ Bien sûr, Monsieur Ennsbrock mais vos trois versions sont si étranges que j’ai préféré vous les faire répéter successivement avant de noter vos témoignages. Racontez-moi une nouvelle fois votre version des faits. Soyez précis je vous prie, vous êtes le dernier.

‒ Si vous voulez. Il était quinze heures trente-trois précisément. Je le sais car ma pause est à seize heures et j’avais vérifié sur la pendule. Je venais de graver le nom de James et Jessica Austeens ainsi que la date de leur mariage futur sur deux bagues de fiançailles lorsqu’il est entré.

‒ Vous étiez nombreux dans la boutique à ce moment là.

‒ Non, nous n’étions que trois. C’est souvent l’heure la plus calme à la bijouterie, surtout le jeudi. Il y avait Monsieur Groomfire le gérant, Christopher Dreeves le vendeur et moi.

‒ Et où étiez-vous tous les trois.

‒ Pour ma part, j’étais derrière ce petit comptoir que vous voyez là où se trouvent les machines, quant à Monsieur Groomfire et Christopher, ils se trouvaient devant le présentoir à montres en train de discuter tout en vérifiant le stock. Il faut se tenir informé très précisément des modes en matière de montres si l’on veut être…

‒ Oui, passons, là n’est pas le sujet.

‒ Vous m’avez demandé d’être précis.

‒ Sur ce qui s’est passé, pas sur la mode en matière de montres, continuez.

‒ Il est entré et il a dit…

‒ Quelle allure avait-il ?

‒ Petit pour un homme, un mètre soixante cinq tout au plus, des cheveux frisés, un chapeau un peu trop grand pour lui, des lunettes rondes, une moustache et une barbiche ridicule. Il portait un long manteau élimé et des gants noirs.

‒ Pas le genre de votre clientèle ?

‒ Pas vraiment, mais vous savez dans notre métier, il nous arrive de voir des individus à qui on donnerait trois sous d’aumône dans la rue et qui sont milliardaires. Ne jamais se faire d’idées trop rapides, c’est ce que j’ai appris pendant ma formation.

‒ Je vois. Et que s’est-il passé ?

‒ Il est entré donc et il a dit d’une voix puissante : « Et voici Séréna de Bergonza, princesse de Clèves ».

‒ De Clèves ? Bizarre non ?

‒ Oui, c’est ce que je me suis dit mais je n’ai pas eu le temps de réfléchir, il a jeté des confettis dans l’air et elle est entrée.

‒ Des confettis ?

‒ Etrange je sais, d’autant qu’ils étaient blancs. Je me suis fait la réflexion que Monsieur Groomfire allait râler pour le désordre. Vous savez, des confettis, ça se glisse partout et c’est très compliqué à nettoyer. J’ai ma belle-sœur qui avait des amis pas très fins, il n’avait rien trouvé de mieux une année que de…

‒ Ne nous égarons pas car c’est là que vos trois versions, celle de Patrick Groomfire, celle de Christopher Dreeves et la vôtre commencent à sérieusement diverger. Vous dites qu’il jette des confettis.

‒ Affirmatif !

‒ Votre patron parle de grains de riz et votre collègue de cœurs en papier.

‒ C’est ce qu’ils disent. Moi j’ai distinctement vu des confettis.

‒ Admettons… continuez.

‒ Elle est entrée, elle était fabuleuse. Je suis resté sans bouger à la regarder, grande, fine, les cheveux noirs très sombres, ailes de corbeau pour tout dire, une robe bleue, translucide, fluide comme l'eau d'une rivière, avec des escarpins à brides sur de longues jambes gainés de bas noirs à couture, et un masque tout en dentelles.

‒ Vos deux collègues me décrivent l’un une rousse incroyable, l’autre une blonde glamour. Pour l’un, elle est petite, très bien faite, avec une robe rouge, pour l’autre elle est ronde, pulpeuse avec un ensemble noir, mettez-vous d’accord. Ah si, vous êtes tous les trois d’accord sur le masque mais différent à chaque fois.

‒ Je ne peux décrire que ce que j’ai vu.

‒ Bon, ensuite…

‒ Elle est venue vers moi, seulement vers moi, et m’a dit : « Vous voulez bien me montrer vos rivières de diamants, Gustave, mon ami ? »

‒ Elle vous connaissait, vous appelait par votre prénom, comment l’expliquez-vous ?

‒ Je ne me l’explique pas. Peut-être m’avait-elle rencontré quelque part mais je ne l’aurais pas oubliée, ça non !

‒ C’est ce que disent aussi les deux autres, avec leurs deux femmes qui leur auraient demandé l’une des boucles d’oreille de rubis, la seconde les colliers de perles.

‒ Un triple rêve peut-être ?

‒ Vous rêvez souvent en travaillant vous ?

‒ Jamais.

‒ Finissez.

‒ Elle a choisi les deux rivières les plus chères mais aussi les plus belles. Je l’ai envoyé à la caisse où le patron, un sourire comme ça, vous imaginez, a encaissé la somme avec une carte bleue que lui a fait le petit homme, créditée je précise, puis ils sont sortis. En sortant, elle m’a fait un petit signe en me disant : « A bientôt Gustave ! ». Et voilà !

‒ Vous vous êtes retourné et…

‒ Nous étions tous les trois debout, à trois endroits du magasin, et toutes les vitrines, je dis bien toutes étaient vides.

‒ Et évidemment aucune trace de confettis ou de quoi que ce soit et pas de carte débitée où que ce soit. Vous estimez le vol à combien ?

‒ Je ne sais pas exactement mais cela doit faire plusieurs dizaines de millions d’Euros j’imagine.

‒ Vous imaginez bien. Exactement dix-huit millions trois cents cinquante-trois mille euros.

‒ Pas mal ! Bizarre, ces trois personnes qui ont vu trois femmes différentes et trois scènes totalement différentes, vous ne trouvez pas ? Nous avons du être drogués.

‒ Mais bien sûr, c’est tout simple, on lance des confettis dans une pièce et zoup tout le monde commence à halluciner.  Vous savez ce que j’en conclus moi ? J’en conclus que vous êtes trois pignoufs qui ont décidé de se payer ma tête et de couvrir par une absurdité un casse que vous avez réalisé ensemble. Alors, vous savez ce que je vais faire, je vais vous mettre tous les trois en garde à vue pour commencer et on verra ce que l’on verra.

‒ Vous le prenez comme ça ?

‒ Je le prends comme je veux.

‒ Vous savez que vous n’avez aucune preuve de ce que vous avancez.

‒ J’en trouverai.

‒ Bon, très bien, j’ai le droit à un coup de téléphone ?

‒ Pas de problème. Dites-moi le numéro, je vous le fais…

‒ Allo, c’est toi, bonjour, tu pourrais venir, j’ai un embêtement avec l’inspecteur… c’est quoi votre nom ?

‒ Lieutenant pas inspecteur… Crosberg.

‒ Lieutenant Crosberg. Il ne veut pas croire à mon histoire. Tu arrives ? Bien.

‒ Qui est-ce ?

‒ Mon avocate. L’une des meilleures du barreau, vous êtes mal parti mon vieux.

‒ Je n’avais pas besoin de vous poser la question car j’ai eu la réponse auprès des deux précédents zigotos d’où j’imagine qu’elle doit être grande, fine, les cheveux noirs très sombres, ailes de corbeau pour tout dire, et qu’elle aime les robes grises à dentelles, courtes, avec des escarpins à brides sur de longues jambes gainés de bas clairs à couture.

‒ Comment avez-vous deviné ?

‒ Une intuition. Parfois, dans ce métier, je ne sais pas pourquoi mais je me sens las mais las.

‒ Vous voulez un cachou, ça va vous détendre. Ils ressemblent à des confettis mais en fait ce sont des cachous… très bons d’ailleurs.

‒ Merci.

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article