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Quartiers Pirates

N'importe quoi mais culturel, sexy, ou drôle, ou les trois

La poursuite

Elle tourne le coin, Mathieu tourne le coin à son tour, mains dans les poches, tentant d’avoir l’air décontracté.
Promeneur.
Au moins essayer de ne pas se faire remarquer.
En réalité, il est en sueur, les jambes en coton, le pouls à cent-vingt.
Que lui arrive–t-il ?
Il se croyait un jeune homme sans histoires, anodin, pondéré. Le genre de personne qui sait où il va, ce qu’il veut faire, et pourquoi il existe. Une passion  dans la vie, les maths. Une thèse en cours, de belles opportunités vers deux ou trois laboratoires de recherche internationaux intéressés par sa candidature. Une carrière dirigée comme sur une autoroute.
Il aime les autoroutes, rectilignes, efficaces.
Une attirance pour les femmes oui, mais organisée, mathématique en quelque sorte. Une petite amie dans une relation limitée, normée. Pas d’amour passionné, torride et déplaisant. Il n’a pas le temps, on verra plus tard. Juste un peu de sexe, des week-ends à la mer, des séjours de ski et, parfois, quelques jours à la campagne.
Heureux.
Et puis voilà ce soleil printanier, ce café qu’il s’autorise à cette terrasse, cette femme qui passe, lui qui la suit, sans comprendre.
Elle est belle, c’est certain. Des rondeurs, de jolies jambes, un visage fin, des cheveux noirs. Mais est-ce suffisant ?
Alors ?
Il ne voit qu’une explication, le bleu.
Il aime le bleu.
Elle est toute de bleu vêtue.
Une robe bleue à fines rayures blanches, une robe qui vole au vent fripon dévoilant ses jambes parfois très haut, un foulard bleu, des escarpins bleus toujours.

Et puis un chapeau de paille qui lui donne un air coquin.
Ce doit être ça.
Elle entre dans une galerie ouverte comme on en fait tant à Paris, s’arrête devant une boutique de lingerie, hésite.
Il fait mine de regarder la vitrine d’un marchand de tabac. Pipes, paquets, boites et tabatières, lui qui ne fume pas, n’a jamais fumé.
Amusant.
Elle repart, il continue la poursuite, se sent chien de chasse un peu ridicule, une forme de basset à longues oreilles. Il sourit.
Elle attend au feu tricolore, il admire la grâce de sa position, cambrée, jambes tendues, une main sur son sac, un pied légèrement avancé.
Porte-t-elle aussi des dessous bleus ?
Sans doute au vu de sa sophistication. Tout doit être parfait.
Elle traverse d’un pas efficace, il court presque au risque de se faire repérer.
Après la colonne Morris, le boulevard s’étend, vide. Quelques rares piétons, peu d’automobiles, plus de silhouette.
Disparue.
Impossible !
Il erre, cherche, renifle, mais non, la jolie image s’est comme évaporée. Il traine, égaré, ne sachant plus que faire, où aller. Il lui faut plusieurs minutes avant de penser à regarder sa montre, reprendre le fil de sa vie.
Il a juste le temps pour ne pas louper son cours.
Il démarre d’un pas rapide. Penser à autre chose.
S’éloigne.
Elle sort de la porte cochère où elle s’était cachée.
Elle l’avait dépisté presque tout de suite avec son allure étrange, ses yeux remplis d’étoiles, cette façon de ne pas se faire remarquer si absurde qu’on ne voyait que lui.
Elle l’a trouvé marrant avec son air de chien basset où ne manquent que les longues oreilles. Elle l’a trouvé touchant.
Elle lui emboite le pas. Il est si pressé qu’il ne la voit pas.
Il a un joli derrière qui sautille au rythme de ses pas, charmant, rebondi. Elle le dit toujours, c’est au derrière que l’on sait si un homme vaut la peine, le reste, c’est du cinéma.
Celui là vaut le coup, et puis, un basset artésien, elle n’en a pas encore dans sa panoplie.
Elle accélère, se rapproche, encore quelque mètres et elle lui met la main aux fesses.
Qu’il porte dans un jean bleu-ardoise clair.
Ça tombe bien.
C’est sa couleur préférée.

 

 

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