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Quartiers Pirates

N'importe quoi mais culturel, sexy, ou drôle, ou les trois

Départ… arrêté

Je repose le livre que je viens de terminer.
Pas mal.

La couverture m’a tiré l’œil dans la librairie. Un quartier de New York où se promènent des jambes de femmes terriblement fines, si galbées, si dessinées, qu’elles ne font pas vraies. Sans doute travaillées
Je finis mon bol de café, me lève, l’emporte dans le coin cuisine. Vaisselle précise, nettoyage du plan de travail, je frotte un moment une trace oubliée sur la plaque de cuisson. Aucune importance mais j’aime les choses en place.
Je vérifie mon sac.
Une paire de chaussures confortables, quelques vêtements solides, une bouteille d’eau, un paquet de gâteaux secs, un ordinateur grand comme un mouchoir, deux bouquins, un policier et un roman d’amour.
Dans les poches de mon manteau, carte bleue, chéquier, un peu d’argent, un couteau à tout faire et mon carnet de notes qui ne me quitte jamais.
Je suis prêt.
Pas de téléphone portable. Pour quoi faire ?
Visiter une dernière fois ce lieu qui m’a hébergé vingt ans.
Vingt ans !
La chambre où je t’aperçois devant la coiffeuse, le lit où tu te blottis, le couloir où j’entends tes pas,
Je craque avant d’avoir fini.
Redescendre vite, traverser une dernière fois la salle à manger, sortir.
Fraicheur du matin, il est tôt.
Fermer la porte.
Soigneusement.
Suivre l’allée du jardin, ne pas se retourner. Je pousse le petit portail qui grince de cette façon unique que je connais par cœur.
Je souffle longuement, appuyé au mur de pierre, une humidité au coin de l’œil quand même.
N’importe quoi !

‒ Bonjour Maxime.

‒ Bonjour Geneviève.

La voisine.

‒ Tu viens boire un café ? Avant de partir.

Pourquoi pas. Plus rien ne me tient maintenant. Je suis le  pas silencieux, le pas délicieux, des ballerines noires sur le gravier, regarde les mollets ronds, la jupe qui oscille au rythme de la marche. Geneviève tu es comme un parfum d’été et nous ne sommes qu’en mai. Qu’il est donc joli ce mois de mai.

‒ Comment sais-tu que je pars ?

Un regard en coin, un sourire malin.

‒ Tu n’es pas encore parti. Tu as deux trois choses à faire avant.

La cuisine est tendre comme un bon pain, une odeur douce flotte dans l’air imprégnée d’images, de souvenirs diffus. Je m’assieds, elle virevolte entre la cuisinière et la table.
J’admire.
Elle porte une tunique de dentelles noires sur une jupe à petits plis, ses cheveux courts, châtain éclaircis de rares mèches grises, encadrent un visage gai, à peine ridé.
Deux tasses, un morceau de pain brun, une motte de beurre, deux croissants, ce n’est plus un café sur le pouce, c’est un petit déjeuner.

‒ J’ai déjà mangé, tu sais.

‒ Je sais.

Elle n’en a cure, verse le liquide sombre dans les tasses.

‒ Je ne te propose pas de lait ?

‒ Non.

Elle me connait bien.
Trop bien.

‒ Où pars-tu ?

‒ Je ne sais pas. Par là.

Geste vague.

‒ Tu as bien cinq minutes alors, avant de partir… par là. J’ai besoin d’un conseil.

Elle me précède dans son escalier de bois verni. Je suis venu souvent manger chez elle en compagnie de Sophie, parfois seul boire un café, c’est la première fois que je monte.
Elle me précède. Je lorgne sans y penser les jambes qui dansent sous le tissu souple.
Une porte, une chambre, un grand lit.
Oups !
Un rayon de soleil, clair comme un jour d’été, vient faire vibrer quelques poussières dans la pénombre de la pièce.
Elle retire sa tunique, dégrafe la jupe. Ne reste qu’une chemise en voile transparent sur son corps nu.

Geneviève ne bouge plus. Elle me regarde avec des yeux immenses.
Je dois poser la question, alors je le fais.

‒ Pourquoi ? Pourquoi avoir attendu si longtemps ?

‒ Je voulais que Sophie ne soit plus là. Elle ne te convenait pas, mais tu ne l’aurais pas cru si je te l’avais dit.

Ah ?

‒ Elle a eu pas mal d’amants. Qu’elle soit partie avec le dernier ne m’étonne pas, il était beau, riche, et encore assez jeune, que demander de plus ?

Elle a raison. Ma vie, depuis vingt ans, n’a été qu’une suite de blessures imperceptibles puis de plus en plus profondes. Que j’ai cherché à ne pas voir, ne pas comprendre, ne pas décider, jusqu’à la rupture définitive et brutale, je ne peux en vouloir à Sophie, tout est de ma faute, je suis un lâche.

‒ Mais moi, d’amant, je ne veux que toi. Alors me voilà. Nous voilà plutôt, mes soixante ans, tes soixante deux, la vie devant nous.

Elle se blottit contre moi. Je referme mes bras sur elle. Je ne partirai pas aujourd’hui.
Peut-être jamais.
Baste !

Parfois, les voyages les plus beaux sont les voyages les plus courts.

‒ Et puis, tu sais, me dit elle dans un souffle, demain ou dans une semaine, nous partirons tous les deux. Moi aussi, j’ai envie de voyager…
Avec toi.
 

Photo : Corinne Calmel

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